Plante (Pacifique)
Un article de la La Mémoire du Québec (2022).
- Homme de loi (avocat) et policier.
Chef de l'escouade de la moralité du Service de police de Montréal-SPVM, il dénonce le laxisme de ses confrères.
Congédié par le chef Albert Langlois en mars 1948, il fournit à Gérard Pelletier, alors journaliste du quotidien Le Devoir de quoi écrire une série d'articles sous le titre Montréal sous le règne de la pègre.
Ces articles révèle des détails sur les rackets dirigés par la pègre juive ; sont cités, des noms, des adresses et des détails sur les différentes opérations criminelles et comment elles avaient été exemptes de descentes policières.
Il se joint en 1950 à Jean Drapeau comme procureur de la commission présidée par le juge François Caron et chargée d'enquêter sur la moralité publique à Montréal et sur le Service de police de la ville de Montréal-SPVM. Directeur par intérim (1954-1956), puis directeur (1956-1957) du Service de police de la ville de Montréal-SPVM (1956-1957).
Il a été congédié sans cause en 1957 par le nouveau maire de Montréal Sarto Fournier.
Décès en 1976 (9 août 1976) au Mexique.
Les paris à Montréal :
Le 25 juillet 1946, il fait beau et chaud à Montréal. C'est le début de la soirée, il y a beaucoup de monde au centre-ville. Les femmes sont élégantes, les hommes, en complet veston-cravate.
Au 1244 rue Stanley, tout près de la rue Sainte-Catherine, on s'attroupe déjà autour des tables de jeu, derrière des volets fermés. On joue au blackjack, au baccara, à la roulette, à la fameuse 'barbotte', un jeu de dés qu'on fait rouler sur une grande table. Les joueurs parient sur la combinaison gagnante.
Dans un corridor au fond de la salle, il y a une rangée de téléphones accrochés au mur, à côté d'un tableau avec des noms de chevaux, de jockeys et de lanceurs de baseball. On parie sur une course de chevaux ou un match de baseball.
Un homme entre dans la salle enfumée et se faufile jusqu'au bar. Il a rendez-vous avec le propriétaire de la place, un patron de la mafia juive. Les deux hommes se donnent la main, se jaugent avec méfiance. Louis Bercowitz est venu demander à Harry Davis la permission d'ouvrir sa propre maison de jeu - illégale, évidemment. La discussion dérape. Le tenancier tend la main vers son arme, mais l'autre est plus rapide : il tire trois balles dans la poitrine d'Harry Davis. Le mafieux s'écroule. C'est la panique dans le bar, les joueurs se bousculent vers la sortie.
Le lendemain, les journaux ont des manchettes affolantes, comme celle-ci : 'Le Roi de la pègre est tué dans son propre tripot alors que les parieurs y jouent'.
Catherine Charlebois, cheffe de section au Centre des mémoires montréalaises, connaît bien le climat qui régnait à l'époque. Elle a dirigé une exposition et un livre intitulés Scandale! Le Montréal illicite des années 1940 à 1960. Elle raconte que cet assassinat a été vécu comme un électrochoc par les Montréalais.
«Ça change le cours de l'histoire, ça met au jour qu'il y a de la pègre à Montréal. Et elle est si bien installée qu'elle a même des liens jusqu'à New York. Est-ce que Montréal va être le prochain Chicago? Est ce qu'on va se retrouver comme à l'époque d'Al Capone et que l'on va se tirer dans la rue? On se pose toutes ces questions-là. La population est très, très, très échaudée. On a vraiment peur. L'assassinat de Harry Davis, c'est un point très fort dans toute cette histoire-là. La peur s'installe, on a besoin d'un preux chevalier, on a besoin de quelqu'un qui va mettre fin à tout ça.»
La peur des citoyens fait réagir les politiciens. Le conseil municipal approuve la nomination de l'avocat Pacifique Plante, alias Pax Plante, à la tête de l'escouade de la moralité, des policiers qui ont le mandat de combattre le crime organisé.
Le duel Plante-Langlois
Selon Madame Catherine Charlebois, Pax Plante pouvait voir tous les jours à la Cour municipale les ratés d'un système qui se refusait à appliquer la loi. La corruption, qui était aussi rampante au palais de justice, choquait Pax Plante.
'Il voyait toutes les madames passer, les prostituées, les petits criminels ou les grands criminels qui finalement se font taper sur les doigts, puis il n'arrive pas grand-chose. Pour quelqu'un qui porte la loi, qui a envie que ça se passe selon les règles, c'est fatigant, ça devient irritant. Je l'imagine très bien rentrer chez lui le soir, vraiment fâché, écoeuré et tanné, se disant : mais quand est-ce que ça va arrêter, tout ça? '
Flamboyant, l'avocat devenu policier mène lui-même des descentes spectaculaires dans les bars et les salons de jeux clandestins, comme 15 ans plus tô, Elliot Ness à Chicago. Le journaliste Marc Laurendeau était étudiant en droit dans les années 1950. Il se souvient du chef de la moralité.
'On voit Pacifique Plante qui renverse des barils d'alcool, qui, à la hache, fait détruire des machines à jeu. Il a le sens du théâtre, il invite les médias à constater ça, et ce n'est pas fou comme stratégie, parce que si les médias ne le constatent pas, on ne le saura pas qu'il y a ces nettoyages.'
En faisant arrêter les tenanciers et fermer les bars et salles de jeux, Plante se forge une image de justicier et devient une célébrité. Et il ne manque pas d'ambition. En janvier 1947, Fernand Dufresne, à la tête de la police de Montréal depuis 16 ans, quitte son poste. Pax Plante et mon grand-père, qui dirige depuis un an l'école de police, sont pressentis pour lui succéder. S'amorce alors une sorte de course à la chefferie qui divise les politiciens et les médias.
Après sept longs mois d'hésitation, le conseil municipal, dirigé alors par le maire Camillien Houde, tranche la poire en deux. Le 29 juillet 1947, mon grand-père Albert Langlois est nommé directeur de la police de Montréal. Plante, lui, sera son adjoint, et continuera de diriger l'escouade de la moralité et de superviser l'émission de permis d'alcool. C'est une humiliation pour l'avocat, qui accepte mal d'être sous les ordres d'un homme qui n'a pas sa stature intellectuelle.
Si Pacifique Plante est un héros dans les médias pour sa lutte contre la pègre, mon grand-père est, lui, héros de guerre. Un statut qui a joué un rôle dans sa nomination. Il était au front durant la Première Guerre mondiale, à 17 ans. Puis commandant d'aviation durant le deuxième conflit mondial, il en revient bardé de médailles, dont celle de l'Ordre de l'Empire britannique, pour un rendement exceptionnel.
Rapidement, il devient clair que le nouveau directeur et son adjoint sont incapables de travailler ensemble. Leur mariage forcé ne durera que neuf mois.
Le conflit explose quand Pax Plante refuse de suspendre son bras droit, qui est sévèrement blâmé par l'état-major pour avoir encouragé des agents à coucher avec des prostitués dans le but d'amasser des preuves. Plante est alors lui-même suspendu puis congédié, pour insubordination, en mai 1948.
La mise à l'écart du très populaire chef de la moralité est vivement dénoncée dans les médias et par les opposants au maire Houde, qui accusent le maire de vouloir ainsi protéger les activités de la pègre.
Tolérance au sommet
Camillien Houde est un politicien dévoué aux citoyens démunis qu'on surnomme Monsieur Montréal. Son refus de la conscription en 1940 le mène en prison mais en fait un héros auprès des Canadiens français, hostiles à l'obligation d'aller à la guerre.
Après quatre ans à l'ombre, il est réélu à la mairie en 1944 par une forte majorité. Il adopte alors un train de vie de plus en plus luxueux, selon deux de ses biographes, ce qui a soulevé des doutes sur l'origine de ses revenus. Robert Migner, co-auteur d'un livre sur le maire Houde, affirmait au micro de l'émission Présent en 1978 que Camillien Houde était le chef des tolérants.
'Montréal était un immense lupanar, dit Robert Migner. La tolérance était organisée face au crime organisé, à la prostitution, aux jeux, aux paris hors-pistes. Camillien Houde était l'organisateur de cette tolérance et une rumeur populaire veut qu'à l'hôtel Mont-Royal, où il habitait en permanence, avec ses 200 complets, il recevait chaque semaine une boîte de cigares du crime organisé. Chaque cigare était entouré d'un billet de 50 $.'
Une tolérance au vice organisé
Si les cigares roulés avec des billets de 50 $ relèvent de la rumeur, il y a des indices sérieux de cette proximité. Fernand Dufresne, qui a dirigé la police de Montréal de 1931 à 1947, avait dit à Pax Plante en 1946 que Camillien Houde était proche de Harry Ship, le chef mafieux des années d'après-guerre. Aussi, le nom du maire est dans le petit carnet d'adresses de Ship, qui est déposé en preuve lors de son procès.
Autre exemple probant : dans un article du Montreal Daily Star, le maire Houde avoue candidement : «Soyons francs, la tolérance des maisons de désordre est une telle source de pouvoir, pour les politiciens, qu'ils ne peuvent y résister que difficilement.»
Pour l'historien Harold Bérubé, spécialiste des politiques municipales à l'Université de Sherbrooke, la proximité du maire Houde avec certains membres de la pègre ne fait pas de doute. 'Houde, c'est un politicien habile, un fin renard, quelqu'un qui mange à tous les râteliers. Donc, il n'est pas difficile de croire qu'il a des amitiés embarrassantes. Il ferme les yeux sur la corruption, absolument. Je ne serais pas étonné qu'il ait donné des coups de pouce occasionnels à des gens du milieu interlope qui avaient des problèmes.'
Pacifique Plante répétera d'ailleurs sans relâche que la corruption policière est impossible sans corruption politique. Dans le livre Lutte à finir avec la pègre, qu'il publiera dans les années 1970, il affirme que l'administration de Joseph Omer Asselin - le président du comité exécutif sous Camillien Houde - était pourrie et qu'elle imposait la loi de l'omerta, comme la mafia.
La rupture brutale entre le directeur et son adjoint va finir par faire très mal aux deux hommes. Mon grand-père aurait peut-être été mieux avisé de garder son ennemi juré près de lui.
En mai 1948, l'avocat est un homme blessé et humilié. Il se replie chez lui et, pendant un an, prépare minutieusement sa réplique. Avec l'aide du journaliste Gérard Pelletier, il rédige une soixantaine d'articles, qui sont publiés dans Le Devoir à compter de novembre 1949 sous le titre : 'Montréal sous le règne de la pègre'. Plusieurs textes sont très critiques du travail d'Albert Langlois. La série a l'effet d'une bombe sur le Québec.
L'enquête du siècle
Les Canadiens français sont scandalisés par l'ampleur de la corruption révélée en détail dans Le Devoir. Les comités de moralité publique, qui réclamaient une enquête publique depuis longtemps, ont gain de cause. La Cour supérieure ordonne la tenue d'une commission d'enquête, malgré la résistance du maire Houde et du premier ministre Duplessis.
L'historien Mathieu Lapointe, conservateur des archives au Musée McCord Stewart, connaît bien l'époque du Red Light pour avoir écrit Nettoyer Montréal, sur la corruption et les campagnes de moralité publique de 1940 à 1954.
'Au moment d'accorder l'enquête Caron, Maurice Duplessis avait déclaré que les maisons de désordre étaient des lieux de surveillance policière utiles, qu'on ne pourrait jamais complètement les fermer. Il avait dit : il y a beaucoup de gens qui viennent à Montréal et c'est pas toujours pour aller à l'oratoire Saint-Joseph! Clairement, il y avait des intérêts politiques qui faisaient qu'on ne voulait pas que toutes les maisons de débauche ferment. Les campagnes électorales coûtent cher et la pègre contribuait aux campagnes électorales de bien des élus.'
Le juge François Caron, qui préside la commission, choisit comme procureurs Pacifique Plante et Jean Drapeau, alors un jeune avocat aux ambitions politiques déjà connues, qui fera le malheur de mes parents.
Parce qu'il est en conflit d'intérêts, le choix de l'ancien numéro deux de la police serait impensable aujourd'hui. Même pour l'époque, il surprend, selon le réputé criminologue Jean-Paul Brodeur. Il a analysé toutes les commissions du 20e siècle qui ont enquêté sur la police, y compris la commission Caron.
« Me Plante est mis en cause par une enquête dont il est, en même temps, le procureur principal. Ce cumul formel des rôles d'accusé et d'accusateur, au sein d'une même procédure, est très profondément irrégulier. C'est, à notre connaissance, unique dans les annales judiciaires québécoises. »
Extrait du livre La délinquance de l'ordre
La commission Caron, lancée le 11 septembre 1950, est d'une ampleur sans précédent : 4845 accusations sont portées contre une soixantaine de personnes, des élus, le président du comité exécutif, des employés de la Ville et de la Cour, de nombreux policiers, dont les deux directeurs, Albert Langlois et son prédécesseur Fernand Dufresne. 373 témoins vont comparaître sur une période de trois ans. Les médias la surnomment 'l'enquête du siècle'.
Pendant les premières semaines, les audiences attirent des foules records. Certains prennent même des vacances pour assister aux comparutions.
Les témoignages des prostituées, des tenanciers de barbottes, des mafieux notoires fascinent le public, qui apprend toutes sortes de détails croustillants. Les Québécois suivent les audiences comme un roman-feuilleton. Et, 70 ans plus tard, on peut replonger dans l'enquête grâce aux transcriptions des comparutions.
C'est Jean Drapeau qui mène les interrogatoires d'Albert Langlois. Mon grand-père se défend très mal. Il est nerveux, hésitant et vague. Il a beaucoup de trous de mémoire, des oublis improbables qui entachent sa crédibilité.
Pendant des jours, il est questionné sur son mandat de capitaine dans le district 4, celui du Red Light. Il y est resté seulement sept mois, en 1945, mais ce court séjour dans le quartier chaud de la ville va le hanter longtemps.
Il est alors confronté aux ratés de la lutte contre le vice. À l'époque, pour combattre la prostitution et le jeu, on apposait sur les établissements fautifs un cadenas pour y faire cesser les activités illégales. Mais la mesure était facile à déjouer, et les policiers le savaient. Lui-même en a pris conscience en arrivant dans le district 4. Il dit avoir soulevé ces irrégularités auprès de son supérieur, sans plus.
L'histoire des cadenas finit par incarner la corruption policière à Montréal. Interrogé pendant 24 séances, sur plus d'un mois, Albert Langlois est descendu en flammes dans les médias. Il ne s'en relèvera jamais.
Retombées de la commission Caron
Le rapport du juge Caron est accablant pour la police de Montréal : une vingtaine de policiers sont condamnés. Un seul des quatre types d'accusations est retenu contre mon grand-père. Il est condamné pour avoir posé des cadenas alors qu'il était capitaine du district 4.
Il est cependant blanchi des accusations plus graves, concernant son mandat comme directeur de la police. Le juge Caron écrit : 'Il a été insinué à maintes reprises, tant dans les journaux du temps qu'au cours de l'enquête, que monsieur Langlois a suspendu monsieur Plante dans le but de permettre aux exploiteurs du vice de se réorganiser. La Cour est d'opinion diamétralement opposée.'
Mais la nouvelle qui fait les manchettes, c'est la recommandation du juge de destituer le chef Langlois.
Pour le criminologue Jean-Paul Brodeur, il s'agit d'une injustice qui s'explique par la présence de Pacifique Plante comme procureur. Surtout que tous les officiers accusés pour des histoires de cadenas sont blanchis, sauf Albert Langlois.
Pourquoi prononcer la déchéance du directeur Langlois pour des infractions de cadenas qui remontent à presque 10 ans et qui font partie du plus grotesque folklore de la police de Montréal, quand le juge lui-même reconnaît que la tolérance a cessé depuis 1948? [...] Pourquoi, sinon pour donner satisfaction à l'un des deux procureurs de l'enquête, qui pourra être réinstallé en toute quiétude dans ses fonctions de directeur adjoint de la police? Il est difficile de se débarrasser de l'impression que le directeur Langlois n'a pas été traité avec équité par le juge Caron', conclut le criminologue.
Pour l'historien Harold Dubé, il était très difficile de s'opposer activement à la corruption au sein de l'administration Houde. Mais ça ne veut pas dire qu'Albert Langlois en aura été un participant actif. D'autres explications sont plausibles.
«Compte tenu du système que je vous ai décrit, c'est à peu près impossible d'imaginer qu'un policier puisse s'élever dans les rangs à l'époque s'il n'accepte pas, jusqu'à un certain point, de fermer les yeux sur ce système-là. [Mais] il y a des niveaux de complicité différents : il y a une différence entre participer activement à ce genre de système là, toucher des pots-de-vin, voire rendre des faveurs aux gens du milieu interlope et fermer les yeux parce qu'on n'a pas le choix. Essayer de minimiser les dégâts, de garder un service de police qui fonctionne quand même, de manière générale, j'ai l'impression qu'Albert Langlois est plus de ce côté-là.»
Jean Drapeau est élu en octobre 1954 sur la lancée de la commission Caron, en promettant de faire le ménage. Un des tout premiers gestes qu'il pose, en arrivant à la mairie, est de congédier Albert Langlois.
C'est le début d'un deuxième duel qui opposera mon grand-père au maire Drapeau pendant sept ans. Car il y aura une suite à la condamnation du juge Caron. Mon grand-père était peut-être du mauvais côté de l'histoire, mais était-il pour autant un chef de police corrompu?
En fouillant dans les archives, j'ai découvert plusieurs réponses étonnantes que je vous présente plus en détail dans le balado Vices et vérités, dans l'ombre du Red Light.
EP1 - Souvenirs de famille (Écouter l'épisode)
